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Le Moyen Age : la vie quotidienne et la construction du royaume de France

didiercariou
il y a 29 minutes
58 min de lecture

Par Didier Cariou, maitre de conférences HDR en didactique de l'histoire à l'Université de Brest


Références :

Barthélémy, D. (2013). La féodalité de Charlemagne à la Guerre de cent ans. Documentation photographique, 8095.

Cassard, J.-C. (2011/

2021) L’âge d’or capétien 1180-1328. Rééd. Folio, histoire de France.

Mazel, F. (2010/2019). Féodalités 888-1180. Rééd. Folio, histoire de France.


Prélude

Longtemps, en parlant de la « mutation de l’an Mil », les historien·nes ont pensé que l’an Mil avait constitué une rupture radicale entre la période carolingienne et la période de la féodalité.

Depuis une trentaine d’années, les historien·nes relativisent cette rupture et proposent une autre périodisation en distinguant le premier âge féodal (Xe-XIe siècle) et le second âge féodal (XIIe-XIVe siècle). En conséquence, on considère désormais que la période féodale plongeait ses racines dans l’Empire carolingien : le roi était sacré, tout comme Pépin le Bref en 751 et Charlemagne en 800, les grands seigneurs tenaient leurs possessions territoriales après avoir prêté un serment de fidélité, les paysans étaient attachés à la terre qu’ils cultivaient, etc. Le roi s’appuyait sur les familles aristocratiques des ducs et des comtes qui administraient de vastes étendues foncières en s’appuyant eux-mêmes sur un réseau de vassaux.

Un événement important fut le partage de Verdun en 843 entre les trois fils de l’empereur Louis le Pieux (814-840). Louis obtint la Germanie, Lothaire obtint ce qui deviendra la Lotharingie et Charles le Chauve (843-877) obtint la Francie occidentale. Le territoire de celle-ci ne ressemblait pas du tout à celui de la France actuelle. Durant tout le Moyen Age, le royaume de France fut plus ou moins délimité par les « quatre rivières » : L’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône.

Nous verrons que la société était organisée autour de la seigneurie et par des liens d’homme à homme. Nous verrons d’autre part les efforts continuels des roi de France pour renforcer leur leur emprise territoriale et leur pouvoir.


Deux difficultés peuvent se rencontrer avec l’étude de cette période. Tout d’abord, la société médiévale connut un dynamisme permanent et des transformations constantes. Les définitions des concepts historiques ne peuvent être figées et doivent toujours tenir compte de facteurs évolutifs. Ensuite, la connaissance du Moyen Age a été profondément modifiée par les découvertes archéologiques des trente dernières années. Des savoirs que l’on croyait certains peuvent avoir été remis en cause. Mais c’est ainsi que progresse la science historique.


Remarque personnelle

Le programme de CE2 (2026) porte sur les étapes de la construction du royaume de France et l’affirmation du pouvoir royal, et le programme de CM1 (2026) porte plutôt sur la vie quotidienne et matérielle des femmes et des hommes au Moyen Age. Je ne vois pas comment on peut évoquer la monarchie féodale en CE2 avant d’avoir vu la société féodale en CM1. Et je souhaite bon courage aux collègues qui essaieront d’expliquer la logique du domaine royal à des enfants de CE2. Il me semble que, en classe, avec de vrais élèves, il vaudrait mieux inverser les deux programmes, comme je le propose dans ce qui suit.


Cours moyen première année (programme de 2026)

Thème 1 : La vie quotidienne au Moyen Âge (XIe - XIIIe siècles) (première et deuxième période)

Question : Comment les femmes et les hommes vivaient-ils au Moyen Âge ?


Objectifs d’apprentissage

Attendus (connaissances et compétences)

Repères

Connaître et comprendre :

- Les cadres de la vie des femmes et des hommes : la seigneurie (la domination d’un seigneur sur un territoire et les hommes qui y vivent) et la paroisse (l’encadrement par l’Église de la vie des femmes et des hommes de leur naissance à leur mort).

- Les modes de vie des seigneurs, des paysannes et des paysans et des habitants des villes

- Le rôle de l’Église.

- Décrire les fonctions d’un château (lieu de protection, lieu de vie du seigneur, symbole de la puissance du seigneur)

ou

- Décrire le fonctionnement d’une seigneurie.

- Raconter la vie quotidienne des paysannes et des paysans (calendrier annuel des travaux, obligations envers le seigneur, l’Église, etc.).

ou

- Décrire les activités des villes au Moyen Âge (marché et foire, artisanat, etc.).

- Décrire le rôle social de l’Église (assistance aux pauvres et malades, enseignement).

- Différencier l’art roman de l’art gothique.

- Situer le Moyen Âge sur une frise chronologique (476-1492) et identifier la période du XIe au XIIIe siècle.

- Une abbaye dans l’espace proche des élèves ou l’abbaye de Cluny.

- Une cathédrale dans l’espace proche des élèves ou Notre-Dame de Paris.


Mots-clés : abbaye, art gothique, art roman, cathédrale, château, clergé, corvée, dîme, Église/églises, paroisse, paysanne et paysan, seigneur, seigneurie.


1- Le premier âge féodal (Xe-XIe siècle)

1.1. Le mode de production et de domination des hommes  : la seigneurie

A partir du Xe siècle, la seigneurie devint le système de production agricole dominant de l’Europe occidentale.

Même si cette distinction est contestée aujourd’hui et paraît un peu artificielle (mais pédagogique), on distinguait traditionnellement la seigneurie foncière, qui permettait l’exploitation d’un domaine foncier, de la seigneurie banale qui permettait l’exercice de l’autorité sur les paysans. De fait le mode de domination sur les terres (la seigneurie foncière) était inséparable du mode de domination sur les hommes (la seigneurie banale).

La seigneurie foncière (la terre du seigneur) était composée de la réserve exploitée directement par le seigneur et des tenures cultivées par les paysans. La réserve, cultivée au moyen des corvées imposées aux paysans, fournissait la nourriture du seigneur. L’exploitation des tenures permettait aux paysans de payer les impôts du seigneur, qui consistaient en des parts de récolte puis, progressivement, en des sommes d’argent. A partir des années 1050, les plus grands seigneurs employèrent des prévôts (viguiers ou bayles dans les régions méridionales) pour le prélèvement des taxes et des impôts.

La domination économique du seigneur sur les paysans était renforcée par le ban, le « droit de commandement et de contrainte » : dans le cadre de la seigneurie banale, le seigneur assurait la protection des paysans et, en échange, il leur imposait sa justice, des corvées (des journées de travail gratuit sur la réserve du seigneur) et des taxes (moulin banal, four banal, pressoir banal…). En effet, la construction et l’entretien de ces équipements très coûteux étaient assurés par le seigneur qui en faisait payer l’usage aux paysans. Le seigneur prélevait également des taxes sur les routes, le passage des ponts, les foires, etc. au prétexte qu’il assurait la sécurité de ceux qui les fréquentaient.


La seigneurie de Wismes au XVe siècle (actuel département du Pas-de-Calais). Source : https://journals.openedition.org/criminocorpus/9388
La seigneurie de Wismes au XVe siècle (actuel département du Pas-de-Calais). Source : https://journals.openedition.org/criminocorpus/9388

Parmi les paysans, on distingue traditionnellement les vilains et les serfs. Les paysans libres, les vilains, pour avoir le droit d’exploiter leur tenure, payaient, le cens (impôt en espèces) et le champart (une part de la récolte en nature).qui étaient attachés héréditairement à une tenure dans une seigneurie. Les serfs étaient obligés de payer le chevage (un impôt par chef, c’est-à-dire par tête) marqueur de leur servitude et qui représentait une part de la récolte, la mainmorte (pour avoir le droit d’hériter de la tenure de ses parents) et le formariage (taxe en cas de mariage hors (fors) de la seigneurie). Les serfs n’étaient pas à proprement parler des esclaves car ils ne pouvaient pas être vendus, ils pouvaient se marier et fonder une famille dont ils devaient assurer la subsistance par l’exploitation d’une tenure. De tous temps, l’esclavage et le mariage ont été antinomiques. Ce qui caractérisait principalement les serfs, c’était l’absence de liberté de quitter leur tenure. Le statut de serf a progressivement disparu des campagnes du royaume à partir du XIIIe siècle car, à la faveur de l’essor économique de cette période, ils furent nombreux à pouvoir racheter leur liberté.

De fait, il n’existait pas une distinction nette et tranchée entre ces deux statuts personnels. Il faudrait plutôt envisager un gradient entre les deux pôles que constitueraient les statuts de vilain et de serf. Selon le contexte, les paysans se situaient le long de ce gradient en fonction des taxes dont ils étaient contraints de s’acquitter.

N’oublions pas que tous les paysans devaient payer la dîme au clergé, représentant généralement un dixième (d’où le terme de dîme) de la récolte. Après le versement de toutes ces taxes, il restait environ 1/3 de la récolte aux paysans


Je propose maintenant des documents et des développements qui pourraient aider à la construction des séquences dans les classes concernant la vie des paysans et des seigneurs au Moyen Age


Voyons tout d’abord le mode de vie des paysans.

Avant le XIIIe siècle, les paysans vivaient dans des maisons recouvertes d’un toit de chaume et aux murs en torchis, un mélange de terre et de paille. Ces habitations étaient vastes car les humains et leurs animaux domestiques y vivaient côte-à-côte. La chaleur des animaux réchauffait les habitations en hiver. Le village reconstitué de Melrand dans le département du Morbihan fournit un aperçu du mode de vie des paysans aux alentours de l’an Mil. Ces images sont accessibles à : https://fr.wikipedia.org/wiki/Village_de_l’an_Mil_de_Melrand






Le programme de CM1 insiste sur la description avec les élèves du mode de vie des paysans et des seigneurs. Les douze miniatures (pour les douze mois de l’année) des Très riches du duc de Berry (début du XVe siècle) devraient également pouvoir remplir cette fonction. On trouve sur Wikipedia des notices décrivant précisément chaque miniature.

Hermann, Paul et Jean de Limbourg, Les Très riches heures du duc de Berry, début XVe siècle. Musée de Chantilly. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Labors_of_the_months_in_Tres_Riches_Heures_du_Duc_de_Berry1.jpg
Hermann, Paul et Jean de Limbourg, Les Très riches heures du duc de Berry, début XVe siècle. Musée de Chantilly. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Labors_of_the_months_in_Tres_Riches_Heures_du_Duc_de_Berry1.jpg

Rappelons quelques innovations techniques qui contribuèrent à l’augmentation de la production agricole. Le joug frontal pour le bœuf (voir la miniature du mois de mars) et le collier d’épaule pour le cheval (miniature du mois d’octobre) permirent une meilleure utilisation de la force animale. L’usage du cheval de labour, plus fragile que le bœuf mais plus rapide et plus puissant (notamment pour le hersage du mois d’octobre, permettant l’aération des sols lourds), se diffusa dans le quart nord-est du royaume, sur les terres lourdes du bassin parisien et de ses marges. Parallèlement, se diffusa la charrue à versoir (miniature du mois de mars) pour les gros labours du printemps.

Ces progrès techniques et l’introduction de la culture de l’avoine pour la nourriture des chevaux contribuèrent au passage de l’assolement biennal (une parcelle était cultivée un année et laissée en repos la seconde année) à un assolement triennal (une parcelle était cultivée pendant deux ans et laissée en jachère la troisième année) sur les terres lourdes et riches du nord du royaume et les terres les plus humides du sud. Cependant, en l’absence de fumier en quantité suffisante, les rendements de l’assolement triennal n’étaient pas toujours plus importants que ceux de l’assolement biennal. Ces cultures visaient la production d’orge et de froment (pour faire du pain blanc) destinés aux seigneurs et à leurs chevaux, de seigle (pour faire du pain noir) pour les paysans. Sans oublier le sarrasin, seule graminée capable de mettre en valeur les terres pauvres de Bretagne.

Il est important d’évoquer l’installation de moulins à eau et à vent pour moudre les céréales. On vit également se développer l’usage des moulins à bière dans le nord, à huile d’olive dans le sud, etc.

Les défrichements de forêts et la bonification de zones marécageuses jouèrent également un rôle dans l’augmentation de la production agricole. Ils étaient organisés par des seigneurs désireux d’augmenter leurs revenus par la fondation de villages nouveaux associés souvent à un château ou a une église.

Ces relations vassaliques concernaient la caste des guerriers. Elles étaient les héritières des relations entre le comtes et leurs vassaux de l’époque carolingienne.

Ces derniers rendaient la justice sur les territoires qu’ils contrôlaient, organisaient la frappe et la circulation monétaires, entretenaient les voies de communication et les forêts. Ils protégeaient les monastères et leur léguaient des terres en héritage, car c’était, pensaient-ils, un bon moyen d’assurer le salut de leur âme. On a longtemps parlé de « l’anarchie féodale » qui aurait résulté d’une décomposition du pouvoir politique fragilisé par les attaques des vikings au Xe siècle. Pourtant, si les grands seigneurs se livraient souvent à des pillages et à des massacres (d’où la nécessité de confier ensuite le salut de leur âme aux prières des moines), ils constituaient également un facteur d’ordre et de relative stabilité car ils continuaient à exercer une autorité politique.

L’ordre était assuré notamment par le renforcement des liens vassaliques parmi la caste des guerriers, à partir du XIe siècle.

Le seigneur détenait souvent sa seigneurie d’un seigneur plus puissant, son suzerain dont il était le vassal. Ces liens d’hommes à homme fondaient le régime féodal et s’établissaient lors de la cérémonie de l’hommage. La description qui suit pourrait aider à la construction d’une séance avec les élèves.

La cérémonie de l’hommage, qui permettait de devenir le vassal d’un suzerain, se déroulait généralement en quatre temps.

Le premier temps était celui du volo (je le veux). Le suzerain demandait à son futur vassal s’il voulait devenir son homme. Le vassal répondait alors « je le veux ». Le suzerain déclara alors : « je te reçois comme homme ».

Le deuxième temps était celui de l’immixtio manuum (l’immixtion des mains) : le vassal tendait ses mains vers le suzerain qui les recouvrait des siennes pour manifester son autorité sur le vassal.

Le troisième temps était celui de l’osculum (le baiser) qui venait sceller le lien d’homme à homme.

Enfin, le quatrième temps était celui du serment de fidélité prêté par le vassal envers son suzerain. Le serment était prononcé debout, la main posée sur un livre saint, sur un autel ou sur des reliques. Cette dimension religieuse était essentielle : la vassal prêtait serment publiquement devant les hommes mais aussi devant Dieu. Le vassal jurait fidélité, d’apporter son aide militaire (ost) en cas de conflit avec d’autres seigneurs, de participer au paiement de la rançon en cas de capture du seigneur ou de la dot de sa fille, et de lui apporter son conseil, ce que l’on appelait « l’aide aux quatre cas ».

En échange de ce serment, le suzerain assurait la protection de son vassal et lui attribuait un fief, qui était le plus souvent une seigneurie foncière. Les revenus de la seigneurie devaient financer l’équipement militaire du vassal. En effet, tout possesseur d’une seigneurie était en même temps un guerrier qui devait servir militairement son suzerain. Les revenus de la seigneurie financèrent l'armement particulièrement coûteux des guerriers à cheval, dont le prix équivalait à celui de 150 ha de terres vers 1135. Le cavalier, stabilisé par la selle et l'étrier, chevauchait un lourd destrier, dont le coût dépassait celui de sept chevaux ordinaires à la fin du XIIe siècle, et utilisait la lance comme une pique calée sous l'aisselle pour charger l'adversaire et le désarçonner par une charge frontale. Il était protégé par la cote de mailles, un casque conique et un bouclier ovale. Avec son cheval, lui aussi caparaçonné, le chevalier était invulnérable. Mais pour supporter le poids de ces équipements et pour manier l'épée, il devait déployer une force physique et une habileté hors du commun et forgées par un entraînement intensif dès l'adolescence.

Un vassal qui rompait son serment pour se rapprocher d’un autre seigneur faisait acte de félonie, un crime majeur dans une société de l’oralité où les relations sociales était fondées sur la parole donnée, garantie par le serment sur un livre saint ou des reliques. Le suzerain pouvait alors confisquer par la force les possessions du félon et châtier ce dernier.


A partir du mot « fief » fut donc forgé le concept de féodalité au XVIIe siècle pour caractériser l’organisation politique et sociale de l’actuel territoire français du IXe au XIVe siècle. La féodalité était caractérisée par des liens de dépendance hiérarchisée d’homme à homme qui instaurait un système d’obligations réciproques entre le vassal et son suzerain, comme nous venons de le voir. La caste des chevaliers reposait donc sur des liens personnels qui justifiaient la possession de la terre et la domination des paysans.

Les historien·nes ont longtemps considéré que le développement de la féodalité avait résulté de la décomposition de l’autorité publique aux alentours de l’an Mil, à la suite du morcellement de l’Empire carolingien et des incursions des vikings. Cette rupture est aujourd’hui fortement nuancée et des historien·nes rappellent que les liens d’homme à homme existaient déjà sous les Mérovingiens. De même, Charlemagne avait fait prononcer des serments de fidélité à tous ses proches et à tous les hommes libres du royaume qui lui devaient un service militaire. En outre, la cession d’une terre à un vassal qui jurait fidélité à son suzerain en échange de la protection de ce dernier était déjà devenue la norme sous le règne de Charlemagne. Toutefois, la transmission d’un bien foncier n’était pas encore héréditaire. Lorsqu’elle devint héréditaire et fit l’objet des stratégies matrimoniales âpres (une femme mariée de haut rang apportait des possessions territoriales dans sa dot), alors la caste de guerriers se transforma en une classe sociale hiérarchisée de propriétaires fonciers laïques qui constitua l’ordre de la noblesse, aux alentours de l’année 1100. Ces grands seigneurs et leurs vassaux développèrent une forme de sociabilité au fil des débats et des jugements rendus à la cour de chaque grand seigneur, et lors des tournois et des combats menés en commun.


Vers 860, Haymon maître de l’école d’Auxerre proposa la classification de la société en trois ordres : « oratores, bellatores, laboratores » (ceux qui prient, ceux qui combattent, ceux qui travaillent). Il se situait sans doute dans le cadre du schéma tripartite indo-européen dégagé par Georges Dumezil qui distinguait la fonction magico-religieuse, la fonction guerrière et la fonction productive. Au début du XIe siècle les évêques Adalbéron de Laon et Gérard de Cambrai théorisèrent et popularisèrent cette classification ternaire et affirmèrent que cette hiérarchie était voulue par Dieu. La hiérarchie des trois ordres était justifiée la fonction de chacun. Le clergé (moines et prêtres) priait pour le salut de l’âme de chacun. Les chevaliers protégeaient les hommes d’Église et les paysans. Les paysans travaillaient la terre pour subvenir aux besoin des deux premiers groupes.

Cependant, « ceux qui prient » (le premier ordre car le plus proche de Dieu), et « ceux qui combattent » étaient en fait les possesseurs des terres et les bénéficiaires des prélèvements sur le troisième ordre, « ceux qui travaillent »), à savoir les paysans qui cultivaient la terre

Document : Un clerc, un chevalier et un paysan représentant les trois ordres. Li Livres dou Santé (fin du XIIIe siècle), MS Sloane 2435, folio 85, British Library/Bridgman Art Library. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Cleric,_Knight,_and_Workman_representing_the_Three_Classes.jpg
Document : Un clerc, un chevalier et un paysan représentant les trois ordres. Li Livres dou Santé (fin du XIIIe siècle), MS Sloane 2435, folio 85, British Library/Bridgman Art Library. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Cleric,_Knight,_and_Workman_representing_the_Three_Classes.jpg

La chevalerie devint progressivement un groupe social cohérent, la noblesse, dont la fonction était en réalité d’assurer la gestion du territoire et l’administration des hommes par la possession de seigneuries foncières. Comme la possession foncière devint progressivement héréditaire, contre le paiement d’une taxe au suzerain, le droit de relief, elle était réservée à un petit groupe de familles (1 à 2 % de la population). Les stratégies matrimoniales visaient à contrôler la transmission des biens au sein du même groupe social.

A la fin du XIIe siècle, le monde des seigneurs se constitua donc en un ordre distinct, celui de la noblesse. Au XIe siècle en effet, le nobilis était le seigneur détenant le pouvoir de contrainte sur les paysans. Il était servi par les milites, les guerriers qui vivaient au départ dans sa maisonnée et qu’il dota ensuite d’un fief. Ceux-ci exercèrent progressivement dans leur fief le même pouvoir que celui du seigneur. Ils adoptèrent à leur tour des structures de parenté nobiliaires : primogéniture mâle pour garder le domaine intact, mariage des filles pour étendre les alliances et mariage du seul fils aîné pour constituer un lignage patrilinéaire tandis que les cadets étaient éduqués chez un autre patron. En 1200 la noblesse s’était constituée par la fusion des nobiles et des milites. Elle était la classe sociale qui exploitait la population rurale et qui disposait de valeurs communes : richesse ostentatoire, constitution en lignages enracinés dans le domaine dont ils prenaient le nom, et service des armes justifiant sa place prééminente dans la société.

Cette évolution fut marquée par une transformation du système de dénomination de la noblesse à la même époque. Tout d’abord, le nombre de noms propres en usage dans l’aristocratie se réduisit fortement. En effet, chaque famille privilégia un nombre réduit de prénoms qui se transmettaient du père au fils aîné, et qui étaient inspirés des prénoms des princes, ducs ou comtes régionaux. En Normandie, il s’agissait de Richard, Guillaume, Henri ou Robert, en Bourgogne de Hugues, Henri, Gui, Renaud, en Languedoc de Guillaume, Bernard, Pierre, Raimond. Ensuite, fut accolé au nom un surnom toponymique reprenant le nom de la principale seigneurie de la famille. Chaque membre de l’aristocratie était désormais désigné par sa filiation (indiquée par le nom) et par l’enracinement dans la terre où était bâti le principal château familial (indiqué par le surnom).

Bien entendu, il n’en allait nullement de même pour les femmes désignées uniquement par un nom, à l’exception des princesses des plus importants lignage (Aliénor d’Aquitaine, Blanche de Castille, etc.)


A partir du XIIe siècle, avec l’essor des villes et du commerce, apparurent les marchands et les artisans qui venaient complexifier cette tripartition.


On a longtemps résumé l’organisation de la société féodale par le schéma de la « pyramide féodale » : le roi, au sommet, dominait ses vassaux directs qui étaient les grands seigneurs du royaume (ducs, comtes, etc.) et qui dominaient à leur tour leurs propres vassaux, et ainsi de suite. En réalité, ce système hiérarchique n’était pas rigoureusement stratifié et il existait plutôt des systèmes parallèles de relations féodales. Un petit seigneur pouvait se trouver être le vassal direct d’un duc ou d’un comte, ou même du roi.

Une représentation erronée de la vassalité : la « pyramide féodale »
Une représentation erronée de la vassalité : la « pyramide féodale »

Source :https://maclassepointcom.e-monsite.com/pages/content/histoire2/le-systeme-feodal.html


Le rite de l’adoubement permettait de devenir chevalier. Le mot adoubement vient du verbe adouber qui signifie équiper, armer. L’adoubement se répandit au sein des cours seigneuriales au milieu du XIe siècle. Il contribua également à forger l’identité du groupe social des guerriers. La cérémonie se déroulait lorsque le jeune chevalier avait terminé son apprentissage guerrier. Il avait en effet occupé le rang d’écuyer à la cour d’un seigneur plus puissant que son propre père et il avait développé des relations d’amitié avec ce seigneur et avec les autres écuyers de la maisonnée. Aux alentours de sa vingtième année, son apprentissage guerrier terminé, il était adoubé chevalier.

La veille de la cérémonie le futur chevalier prenait un bain purificateur puis il revêtait une tunique blanche. Il passait la nuit en prière dans une chapelle ou une église, en compagnie de ses parrains : c’était la veillée d’armes. Le lendemain matin, après s’être confessé, il assistait à la messe où il communiait. Lors de la cérémonie, on lui remettait ses éperons, on le revêtait de son haubert (cote de mailles) et de son heaume puis il ceignait son épée. Il s’agenouillait de nouveau pour recevoir la colée : son seigneur lui donnait trois coups du plat de l’épée sur la joue en disant : « Au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges, je te fais chevalier. Sois vaillant, loyal et généreux ».

Devenu chevalier, il pouvait alors soit gérer la seigneurie si on lui en a remise une en tant que fief, soit partir à l’aventure en quête de gloire et de richesses en participant à des combat et à des tournois. L’intérêt d’un tournoi était de pouvoir se faire remarquer par ses prouesses combattantes mais aussi de faire prisonniers d’autres chevaliers qui étaient libérés contre rançon.

L’adoubement de Lancelot par le roi Arthur. Auteur : Walter Map (1140 ? -1209 ?), Le roman de Lancelot, Atelier d’Evrard d’Espinques, 1470. BnF, Manuscrits, Français 112 (1) fol. 62v. Source : https://essentiels.bnf.fr/fr/image/5ca63758-0f88-44d8-b5e6-49d57c297a4f-adoubement-lancelot-par-roi-arthur
L’adoubement de Lancelot par le roi Arthur. Auteur : Walter Map (1140 ? -1209 ?), Le roman de Lancelot, Atelier d’Evrard d’Espinques, 1470. BnF, Manuscrits, Français 112 (1) fol. 62v. Source : https://essentiels.bnf.fr/fr/image/5ca63758-0f88-44d8-b5e6-49d57c297a4f-adoubement-lancelot-par-roi-arthur

La domination des guerriers sur leur seigneurie était symbolisée par le château qui pouvait être une forteresse, une maison forte ou bien une simple tour qui marquait symboliquement l’espace.

Au cours du premier âge féodal des Xe et XIe siècles, les châteaux étaient principalement des donjons en bois construits sur des mottes, c’est-à-dire des élévations en terre. Ces mottes castrales de seigneurs modestes constituaient un réseau articulé à des donjons de pierre, de forme carrée posés sur des éminences, où résidaient les principaux seigneurs. Le château de la Roche- Maurice en est un exemple. La fonction de ces donjons était aussi bien résidentielle que militaire ou symbolique : elles abritaient une garnison et la verticalité du donjon signifiait déjà le pouvoir du seigneur. Ce dernier supposait en effet un marquage monumental et militaire de l’espace.

Au cours du second âge féodal, aux alentours des années 1100, la richesse des grands seigneurs leur permit d’édifier des châteaux-forts beaucoup plus puissants, en pierres, de plan géométrique, entourés d’une muraille circulaire ponctuée de tours rondes extrêmement solides et sur lesquelles rebondissaient les boulets de canon. Il en résultat une densification du maillage des campagnes par les châteaux. Certains abritaient la cour du seigneur le plus puissant de la contrée et les autres étaient dévolus à ses vassaux qui abandonnèrent le château principal pour s’installer sur leur propre domaine.

Le château de Roc’h Morvan à La Roche Maurice (Finistère), fin du XIe siècle
Le château de Roc’h Morvan à La Roche Maurice (Finistère), fin du XIe siècle

Source : https://www.finistere.fr/points-interets/le-chateau-de-roch-morvan-2/


Le château de Kerouzéré (Finistère), XVe siècle. La présence de fenêtres montre le caractère récent de ce château. Source :https://kerouzere.fr/galerie-photos/
Le château de Kerouzéré (Finistère), XVe siècle. La présence de fenêtres montre le caractère récent de ce château. Source :https://kerouzere.fr/galerie-photos/

Le château revêtait plusieurs significations : une forteresse militaire, le symbole du pouvoir de commandement sur les paysans et le lieu de l’enracinement d’un lignage. Le rôle symbolique du château-fort est de plus en plus mis en avant par les historien.nes. En effet, son rôle militaire était assez réduit (il était facile de s’en emparer en réduisant les défenseurs à la famine ou en bénéficiant d’une trahison) et la construction d’un château-fort n’était pas nécessaire pour contraindre les paysans à l’obéissance. En revanche, par son architecture impressionnante, le château-fort devait manifester la puissance matérielle, militaire et symbolique du seigneur qui l’avait édifié. Le château était alors le lieu de vie du seigneur et de sa cour composée de sa famille et des écuyers dont le nombre attestait la richesse et la puissance du seigneur.

On peut également se référer au château de Guélédon, en cours d’édification depuis plus de vingt ans en Bourgogne, avec les techniques de l’époque.

Source : https://france3-regions.franceinfo.fr/bourgogne-franche-comte/yonne/nouveau-restaurant-visites-guidees-exposition-le-chateau-de-guedelon-se-reinvente-en-2025-3135232.html


1.5.1 L’organisation de l’Église

Il faut distinguer l’Église en tant qu’institution (l’assemblée des fidèles la hiérarchie du clergé) et l’église en tant que bâtiment religieux.

Durant le Moyen Age, les hommes d’Église étaient totalement insérés dans les relations féodales. L’Église constituait cependant une hiérarchie à part : elle avait son propre monarque (le pape) et ses grands dignitaires (cardinaux, archevêques et évêques). A la fin du XIe siècle, un compromis fut trouvé entre le pape et le roi de France : un évêque était désigné par l’Église et se voyait remettre à ce titre son anneau et sa crosse, signes de son pouvoir spirituel, mais il était investi de la responsabilité de l’administration de son évêché par le roi.

Parmi les hommes d’Église, on distinguait le clergé régulier (organisé par une règle, notamment la règle de Saint-Benoît), à savoir les ordres monastiques vivant dans des monastères ou des abbayes, qui étaient souvent de gros propriétaires fonciers à la tête de vastes seigneuries rurales, et le clergé séculier (vivant dans « le siècle », parmi la population) à savoir les prêtres et les évêques qui encadraient les fidèles. Ayant acquis les droits des comtes de l’époque carolingienne, les évêques géraient eux aussi de vastes seigneuries rurales mais également urbaines sur le ressort de leur évêché. Ils en confiaient l’administration à des vassaux. A partir du XIe siècle les évêques entourèrent de remparts la principale cité de leur diocèse dont ils étaient les seigneurs.

L’Église justifiait sa place dans la société par divers moyens.

C’est tout d’abord à l’Église qu’incombait le salut de l’âme des fidèles, par l’organisation de prières et de cérémonies religieuses. Le rôle des moines était en effet de produire des prières efficaces et des chants pour assurer le salut de l’âme des fidèles. Un véritable maillage territorial de paroisses se superposa au maillage des seigneuries laïques : chaque village devint une paroisse avec son lieu de culte (lieu de rassemblement des vivants) entouré du cimetière (lieu des rassemblement des défunts). A partir des années 950, les églises en bois furent progressivement reconstruites en pierre, afin de marquer elles aussi l’espace, et dotées de clochers. Dès lors, les cloches de l’église locale rythmaient les moments de la journée. La religion imprégnait toute la vie des fidèles par les sacrement du baptême, du mariage, de l’extrême onction et de l’eucharistie (lors de la messe). Cette dernière supposait une confession régulière des fidèles auprès du prêtre local. Des chapelles, des fontaines consacrées, des croix ponctuaient également le paysage rural.


1.5.2 Les mouvements de réforme pilotés par l’Église

L’Église tenta également de canaliser la violence des chevaliers. A partir des années 980, une série de conciles, dirigés par l’évêque du diocèse où se tenait le concile, s’efforcèrent d’imposer aux guerriers la Paix de Dieu (interdiction faite aux guerriers de s’attaquer aux membres du clergé, aux voyageurs et aux paysans) puis, à partir des années 1140, la Trêve de Dieu (interdiction faite aux guerriers de se battre du vendredi inclus au dimanche inclus et durant l'Avent et le Carême, sous peine d'excommunication). L’Église s’érigeait ainsi en protectrice de la population contre la violence des guerriers. Les grands seigneurs puis les rois s’engagèrent progressivement à faire respecter la paix et la trêve de Dieu, et devenaient ainsi les protecteurs de l’Église. En compensation, l’Église attribua un caractère sacré aux combattants en donnant une tonalité religieuse à la cérémonie de l’adoubement ainsi qu’à celle de l’hommage vassalique.

Le pape Grégoire VII (1073-1085) imposa la réforme grégorienne qui porte donc son nom. Elle consistait à affirmer la supériorité du clergé dans la société chrétienne, au moment où il cherchait à apparaître comme le premier ordre. A cette fin, le clergé devait montrer sa perfection en renonçant au nicolaïsme (le mariage des prêtres) et à la simonie (la cupidité et l'investiture des prêtres et des évêques par les princes laïcs). Cette volonté de purifier l’Église correspondait à l'aspiration de la société car on hésitait à confier le salut de son âme à des hommes d’Église défaillants. En outre, en leur interdisant le mariage et les relations sexuelles, on cherchait à imposer aux clercs les normes des moines clunisiens et cisterciens pour les séparer clairement des laïcs. De fait, la « pureté » était conditionnée à l’absence de relations avec les femmes assimilées à la figure d’Eve, responsable du péché originel parce qu’elle avait cueilli le fruit de l’arbre de la connaissance.

En parallèle l’Église affermit son contrôle sur la vie des fidèles : le pape interdit la répudiation de son épouse (le mariage était présenté comme un sacrement religieux irrévocable) ainsi que le mariage entre cousins jusqu'au septième degré, ce qui étendit considérablement les risques de consanguinité et d'inceste parmi les grandes familles noble. L’objectif de l’Église était de surveiller et de contrôler les alliances et les stratégies matrimoniales de l’aristocratie. En effet, l’interdit du mariage entre cousins jusqu’au septième degré conduisait à bloquer la plupart des alliances princières car les membres des grandes familles aristocratiques étaient tous considérés de ce fait comme cousins. Pour obtenir le droit de se marier, il fallait obtenir une dispense de la part du pape ou de l’évêque, qui l’accordaient ou non en fonction de leurs propres intérêts politiques.

Par exemple, le roi de France Philippe Ier (1060-1108) fut excommunié (chassé de la communauté chrétienne) par le pape Urbain II en 1094 pour inceste et pour bigamie. Il avait enlevé et épousé Bertrade de Montfort, une lointaine cousine, alors qu'il était déjà marié avec Berthe, incapable de lui donner des enfants. De même le pape Innocent III condamna Philippe Auguste pour bigamie en 1193 : le roi avait répudié Ingeburge de Danemark le lendemain de leur nuit de noces, sous prétexte qu'il venait de découvrir leur consanguinité (le fait qu’ils étaient cousins), pour épouser Agnès de Méranie. On imposa en outre le choix d'un parrain et d'une marraine pour les nouveau-nés.

De la sorte, la voie du salut fut définie pour chacun : le mariage étroitement surveillé pour les laïcs et la continence pour les clercs. L'encadrement des fidèles aboutit au quatrième concile (réunion des évêques sous l'autorité du pape) du Latran de 1215 qui organisa les paroisses et qui obligea les fidèles à se confesser et à communier au moins une fois par an. Ce concile décida également que les bougres (nom dérivé de celui des Bulgares qui étaient réputés entretenir des relations homosexuelles) devaient être condamnés au bûcher.


1.5.3 Art roman et art gothique

Le programme de la classe de CM1 attend que les élèves soient capables de distinguer l’art roman de l’art gothique. Nous faisons ici une parenthèse à ce sujet.

Le terme « gothique » fut inventé lors de la Renaissance, avec un tonalité un peu péjorative, pour caractériser l’art du Moyen Age. Au début du XIX siècle fut inventée l’expression « art roman » pour insister sur la continuité architecturale avec l’art de l’empire romain et pour distinguer les édifices dits romans des grandes cathédrales dites alors gothiques.

L’art roman du XIe et du début du XIIe siècles fut caractérisé comme une forme d’architecture qui associait une voûte en pierre en forme de demi cercle (la voûte en berceau) et des murs porteurs, épais et plongeant l’intérieur des églises dans l’obscurité, afin de manifester la coupure entre l’espace profane du dehors et l’espace sacré du dedans de l’église. La force de la voûte s’exerçait sur les murs porteurs. L’art gothique était caractérisé par la voûte en croisée d’ogives, les arcs brisés reposant sur des piliers et les arcs boutants venant renforcer les piliers. La voûte reposait sur la croisée d’ogive dont la force s’exerçait sur les piliers renforcés par les arcs-boutants. Les murs n’étant plus porteurs, il était possible d’y pratiquer de larges ouvertures pour les vitraux. En effet, au cours du XIIe siècle, se diffusa l’idée selon laquelle Dieu était lumière et que la lumière divine filtrée par les vitraux devait illuminer l’intérieur des églises. L’art gothique s’est surtout illustré par les immenses cathédrales urbaines des XIIe et XIIIe siècle, en Île-de-France, en Champagne et en Picardie.

Les historien·nes insistent aujourd’hui sur la continuité entre ces deux périodes architecturales. En effet, les trois éléments caractéristiques de l’art gothique (croisée d’ogives, arc brisé et arts boutants) avaient déjà été expérimentés dans certaines églises romanes. En outre les sculptures présentant des personnages et des scènes religieuses se retrouvent dans toutes les églises. Ainsi, au début du XIe siècle apparurent les chapiteaux sculptés en haut des colonnes puis, à la fin du XIe siècle les tympans (au dessus du porche de l’entrée) représentant des jugements derniers mobilisant les figures du Christ, de la Vierge et des saints. Le but était sans doute de représenter le sacré par ces sculptures. L’architecture gothique reprit ces sculptures et y ajouta des statues-colonnes et d’immenses vitraux.

Les églises romanes se rencontrent plutôt au sud de la Loire mais aussi en Normandie.


Prenons l’exemple de l’abbatiale (l’église d’une abbaye) de Sainte-Foy de Conques (actuel département de l’Aveyron), lieu de pèlerinage sur les reliques de Sainte-Foy, construite à partir de 1041. Cette abbatiale est considérée comme l’un des sommets de l’architecture romane du sud de la France. La voûte repose sur des arcs en plein cintre qui reposent eux-mêmes sur des murs très épais et peu élevés, comme le montre également la photographie du chevet du bâtiment. Des fenêtres de taille réduite apparaissent dans les murs. Elles accueillent aujourd’hui des vitrages réalisés par le plasticien Pierre Soulage, spécialiste de la couleur noire.

Le tympan, situé au dessus du porche d’entrée, participe également de la célébrité de cette abbatiale. Il représente un jugement dernier autour de la figure du Christ en majesté, pesant les âmes pour les envoyer soit au paradis soit en enfer. Le tympan est organisé en trois registres superposés représentant le monde souterrain du passé, le monde terrestre du temps présent et le monde céleste de l’au-delà. Chaque registre est disposé de part et d’autre de la figure du Christ. A sa droite se tiennent les bons situés aux paradis, à sa gauche les méchants rejetés en enfer présidé par Satan.

La façade de l’abbatiale de Sainte-Foy de ConquesSource : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Conques_eglise_face_ter.jpg
La façade de l’abbatiale de Sainte-Foy de ConquesSource : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Conques_eglise_face_ter.jpg
La voûte en berceau de l’abbatiale de Sainte-Foy de ConquesSource : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Conques_(12)Abbatiale_Sainte-Foy-Intérieur-_10.jpg
La voûte en berceau de l’abbatiale de Sainte-Foy de ConquesSource : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Conques_(12)Abbatiale_Sainte-Foy-Intérieur-_10.jpg
Le chevet de l’abbatiale de Sainte-Foy de ConquesSource : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Conques_F_PM_017159.jpg
Le chevet de l’abbatiale de Sainte-Foy de ConquesSource : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Conques_F_PM_017159.jpg

L e tympan de l’abbatiale de Sainte-Foy de Conques représentant le jugement dernier Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Conques_eglise_porche.JPG
L e tympan de l’abbatiale de Sainte-Foy de Conques représentant le jugement dernier Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Conques_eglise_porche.JPG

Les grandes églises gothiques apparurent à partir des années 1140 dans les grandes villes au cœur du domaine capétien : basilique de Saint-Denis (vers 1140), église Saint-Germain-des-Prés (vers 1145), la cathédrale Saint-Rémi de Reims (à partir de 1165), la cathédrale de Sens (vers 1140, consacrée en 1163), de Chartres (vers 1150), de Noyon (vers 1150), Notre-Dame de paris (à partir de 1163), Laon (vers 1190). Ces dates indiquent seulement le début des travaux qui durèrent plusieurs dizaines d’années. Ces cathédrales gothiques étaient beaucoup plus vastes et plus hautes que les églises romanes. Leur construction était financée par l’évêque et servaient également à affirmer, de manière monumentale, la place de l’Église dans la cité.


Prenons comme exemple la cathédrale Notre-Dame de Paris, construite entre 1163 et 1345, sous l’autorité des évêques successifs de Paris qui assurèrent l’essentiel de son financement. Précisons que son état actuel est largement redevable à la restauration (plutôt : à la reconstruction) de l’édifice, alors très délabré, par Viollet-le-Duc au milieu du XIXe siècle.

La façade sud de Notre-Dame de Paris. On remarque la grande rosace du transept et les arcs-boutants qui soutiennent les piliers. Source :https://fr.wikipedia.org/wiki/Cathédrale_Notre-Dame_de_Paris#/media/Fichier:Notre_Dame_de_Paris_Quai_de_l'Archevêché.jpg
La façade sud de Notre-Dame de Paris. On remarque la grande rosace du transept et les arcs-boutants qui soutiennent les piliers. Source :https://fr.wikipedia.org/wiki/Cathédrale_Notre-Dame_de_Paris#/media/Fichier:Notre_Dame_de_Paris_Quai_de_l'Archevêché.jpg

La nef de Notre-Dame de Paris. La voûte repose sur des croisées d’ogives elles-mêmes supportées par les piliers. Source :https://fr.wikipedia.org/wiki/Cathédrale_Notre-Dame_de_Paris#/media/Fichier:Nef_de_Notre_Dame_de_Paris_en_2025.jpg
La nef de Notre-Dame de Paris. La voûte repose sur des croisées d’ogives elles-mêmes supportées par les piliers. Source :https://fr.wikipedia.org/wiki/Cathédrale_Notre-Dame_de_Paris#/media/Fichier:Nef_de_Notre_Dame_de_Paris_en_2025.jpg

Les cathédrales gothiques rivalisaient de gigantisme. Notre-Dame de Paris couvre 5 500 m², Notre-Dame de Reims couvre 6 500 m² et Notre-Dame d’Amiens couvre 7 700 m². La voûte de la première s’élève à 35 m, celle de la seconde 38 m, celle de la troisième 42,3 m. La voûte de la cathédrale de Beauvais s’élevait à 48 m, mais elle s’effondra au bout de quelques années. Cet événement mis fin à la course au gigantisme.

Comme une cathédrale gothique supposait l’emploi de dizaines de milliers de tonnes de pierre, il devint nécessaire de tailler les pierres dans les carrières elles-mêmes, afin de réduire le coût de leur transport. Cela supposa une standardisation de la taille des pierres qui devaient pouvoir s’ajuster parfaitement sur le chantier de la cathédrale. Cette nécessité technique fut rendue possible par / contribua au développement de la géométrie descriptive et du dessin d’architecte.



2. Le second âge féodal


2.1. Une période de croissance démographique

Revenons maintenant en arrière pour reprendre le cours de l’exposé perturbé par l’évocation de l’art roman et de l’art gothique.

A partir du XIe siècle, il semble que la population d’Europe occidentale a connu une forte vitalité démographique.

Comme nous l’avons vu précédemment, en réponse à / provoquant l’augmentation de la population, la production agricole s’accrut par des grandes campagnes de défrichement de forêts ou de zones humides. Elles étaient encadrées par des seigneurs désireux d’augmenter l’étendue de leurs propriétés foncières et donc également le montant des taxes perçues sur les paysans. De nouvelles techniques agricoles contribuèrent également à la hausse de la production agricole. Par exemple, la charrue à roues, à soc en métal et à versoir, tirée par des bœufs, permit de labourer plus profondément les lourdes terres du Bassin Parisien et du nord de la France et d’augmenter ainsi les rendements agricoles. On suppose que, au XIe siècle, la population du royaume passa de 6 à 9 millions d’habitants.

Au XIIIe siècle, la population du royaume passa sans doute de 12 à 20 millions d’habitants. Ces nombres n’indiquent évidemment qu’un ordre de grandeur.

La paix relative permise par l’instauration de la monarchie féodale et le quadrillage du territoire par des châteaux-forts favorisa la circulation des marchandises, des hommes et des monnaies, ainsi que la croissance urbaine. Cependant les villes gardaient une apparence différente de celles que nous connaissons. Les villes se constituèrent à partir de plusieurs bourgs séparés par des champs, des vergers ou des vignobles. Chaque bourg pouvait être doté d’une enceinte défensive, le plus souvent en bois. A partir du XIIe siècle, sous l’effet de la croissance de la population urbaine, ces bourgs se rejoignirent et furent protégés par une enceinte en pierre. La ville commença alors à se distinguer clairement des campagnes environnantes par cette enceinte et par les constructions monumentales en pierre, les églises, les hôpitaux, les palais, les ponts et les enceintes.

Par exemple au XIe siècle, Paris, sur la rive droite de la Seine, regroupait des bourgs distincts autour des églises Saint-Germain-l’Auxerrois, Saint-Merri et Saint-Jacques de la Boucherie (quartier de bouchers et de poissonniers) et Saint-Gervais (quartier entouré de sa propre muraille et où se trouvait le port de la place de Grève). A la fin du XIe siècle, ces trois bourgs furent entourés d’une muraille commune constituée d’une levée de terre entourée d’un fossé et surmontée d’une palissade en bois. Sur la rive gauche, l’urbanisation se développa autour de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés toujours entourée de prés et de vignes. Au cours du XIIe siècle, l’expansion se poursuivit vers le nord avec la création des bourgs de Beaubourg et de Saint-Martin-des-Champs et vers le sud avec le Bourg Saint-Marcel et le Bourg Sainte-Geneviève, où s’installèrent les écoles et leurs étudiants, dans ce que l’on appela le Quartier latin, c’est-à-dire le quartier où les étudiants parlaient le latin.

Philippe Auguste finança la construction de la muraille sur la rive droite en 1190, qui fut renforcée par la tour du Louvre à l’ouest. Il fit construire en 1212 une muraille sur la rive gauche. La muraille, d’une hauteur de 6 à 8 mètre, flanquée de tours et de portes fortifiées, était précédée d’un fossé de 10 mètre de large comme de profondeur L’enceinte de Philippe Auguste entourait un espace de 253 hectares, peuplé peut-être de 90 000 habitants, ce qui était énorme à l’époque. Le roi Charles V (1364-1380) construisit une nouvelle muraille sur la rive droite pour protéger les faubourgs qui s’étaient développé au-delà de la muraille de Philippe Auguste. Il renforça cette muraille à l’est par la construction de la forteresse de la Bastille.

La muraille pouvait jouer un rôle défensif, mais elle permettait également de filtrer les entrées et les sorties des personnes au niveau des quelques portes. Elle marquait surtout la frontière entre l’espace urbain, bâti et parsemé des clochers des églises paroissiales, et l’espace rural ouvert.

Les maisons des villes médiévales étaient construites en bois et en torchis si bien que la peur dominante était celle de l’incendie. C’est pourquoi des bourgeois de la ville patrouillaient à tout de rôle la nuit dans la ville pour surveiller les départs d’incendie. Les rues étaient étroites et sinueuses, elles étaient boueuses et couvertes d’immondices que le ruisseau placé au milieu de la rue peinait à évacuer. Des cochons faisaient office de nettoyeurs de ces rues. La pestilence était telle que l’on raconte que Philippe Auguste, incommodé par l’odeur, aurait fait paver plusieurs rues de Paris. La première étant la « rue pavée », qui s’appelle toujours ainsi, dans le quartier du Marais.


Les sociétés urbaines étaient toujours dominées par les seigneurs laïcs détenteurs du foncier et les seigneurs ecclésiastiques. Toutefois, les étudiants, les artisans, les marchands et les commerçants devinrent de plus en plus nombreux dans les villes et, pour certains, de plus en plus riches grâce au développement de la production et des échanges. Un indice de ce développement fut la création de foires annuelles au XIIe siècle dans les villes de Flandres (Gand, Ypres, Lille, Saint-Omer) et surtout dans les villes de Champagne (Troyes, Bar-sur-Aube, Lagny, Provins), sous l’impulsion des comtes qui les protégeaient et en tiraient profit. Les foires de Champagne jouaient un rôle d’intermédiaires entre les villes italiennes et les villes flamandes : on y échangeait des draps de laine du Nord contre des soieries, des épices et des matières premières nécessaires à la teinture des drap, venues du Sud.

A partir de la fin du XIe siècle et jusqu’au XIIIe siècle, les bourgeoisies des villes les plus riches, entre Paris et la Flandre, obtinrent des chartes de liberté leur donnant quelques franchises seigneuriales (des exemptions fiscales) et, parfois, le droit de s’administrer elles-mêmes. Des Communes administrées par des échevins choisis dans la bourgeoisie apparurent alors dans quelques villes importantes (Saint-Omer, Laon, Amiens, Beauvais, Tours, Reims, etc.). Cependant, ce mouvement d’affranchissement ne remettait pas au cause la féodalité car les bourgeoisies des villes prirent la place des petits seigneurs locaux et n’hésitèrent pas à acquérir des fiefs et à vivre de l’asservissement des paysans.

Prenons à nouveau l’exemple de la ville de Paris. L’embryon de la municipalité de Paris apparut avec la Hanse des marchands de l’eau qui avait le monopole de la navigation sur la Seine. A partir d’une ordonnance de Louis IX en 1261, la municipalité était dirigée par un Prévôt des marchands assisté de quatre échevins installés sur la place de grève (actuel Hôtel de Ville) d responsables de la bonne gestion de la ville. La devise de la municipalité était (et est toujours) fluctuat nec mergitur. En 1266 Louis IX nomma son représentant dans la ville (un officier du roi) en tant que « garde de la prévôté et vicomté de Paris », responsable du maintien de l’ordre et dont la résidence se situait sur l’actuelle place du Châtelet. Cette résidence servait à la fois de prison et de forteresse.

Moulage du sceau des marchands de l'eau de Paris (1210). Archives nationales
Moulage du sceau des marchands de l'eau de Paris (1210). Archives nationales

Inscription : + SIGILLVM MERCATORV(M) AQVE PARISIVS. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Moulage_du_sceau_des_marchands_de_l%27eau_de_Paris.1-Archives_Nationales-_SC-D5582.jpg

Moulage du sceau de la commune de Saint-Omer (XIIIe siècle) représentant les échevins de la commune placés tous sur un plan d’égalité.
Moulage du sceau de la commune de Saint-Omer (XIIIe siècle) représentant les échevins de la commune placés tous sur un plan d’égalité.

Inscription : + S[IGILLUM] COMMUNIONIS SANCTI AUDOMARI

Source : https://www.meisterdrucke.fr/fine-art-prints/French-School/421156/Sceau-de-la-Ville-de-Saint-Omer-repr%C3%A9sentant-les-%C3%A9chevins.html


Parallèlement, l’entrée des campagnes dans la circulation monétaire et de nombreuses révoltes rurales permirent l’obtention localement de chartes d’affranchissements par lesquelles les serfs parvinrent à améliorer leurs conditions juridiques et fiscales.



Dans ces villes en croissance, les écoles urbaines supplantèrent les écoles monastiques à Orléans, Tours, Angers, Chartres, Laon, Reims et Paris. Chaque école était tenue par un maître indépendant dont la réputation attirait les étudiants venus parfois de très loin. Par exemple les étudiants de Pierre Abélard (1079-1142), le plus grand philosophe de l’époque qui inventa la théologie en tant que science religieuse, le suivaient d’un lieu à l’autre d’enseignement dans la région parisienne. Ces maîtres bénéficiaient d’une autorisation de l’évêque pour enseigner, la licencia docendi (la licence d’enseigner, à l’origine de notre licence universitaire).

Cette évolution entraîna une profonde transformation du savoir et de son enseignement. Les écoles monastiques et cathédrales se consacraient à la leçon (la lecture d'une autorité). Les écoles urbaines privilégièrent le raisonnement et la question qui posait un problème. On y enseignait les matières du quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie, musique) et du trivium (c’est-à-dire la logique, science de l’interprétation qui recouvrait grammaire, rhétorique et dialectique) aux débutants, puis la théologie ou le droit. En France, chaque centre universitaire avait sa spécialité : la médecine et le droit à Montpellier, la grammaire à Orléans, le droit civil à Chartres, la théologie à Paris.

Ces écoles devinrent plus tard des universités (1215 : création de l’université de Paris). L’universitas désignait la communauté des maîtres habilités à donner des cours dans une ville. Elles contribuèrent au développement de la culture écrite et à la formation du haut clergé dans les facultés de théologie et des juristes dans les facultés de droit. Ce personnel se mit au service de la justice des évêques mais aussi de celle des grands et des petits seigneurs. Ses compétences techniques contribuèrent à mieux faire valoir les prétentions des seigneurs à prélever des impôts et des taxes sur leurs vassaux et sur les communautés paysannes. Ses connaissances juridiques contribuèrent à rationaliser la pratique judiciaire des seigneurs et à accroître la sévérité de la justice seigneuriale, davantage pourvoyeuse d’amendes.

Les juristes devinrent très nombreux également à la cour du roi à partir du XIIIe siècle et contribuèrent au développement de l’administration de la royauté capétienne.


Abordons maintenant la construction du royaume de France, placée (bizarrement) par le programme de 2026 en classe de CE2.


Thème 3 : La construction du royaume de France (Xe – XVe siècles) (quatrième et cinquième périodes)

Comment les Capétiens et les Valois ont-ils construit le royaume de France ?

Objectifs d’apprentissage

Attendus (connaissances et compétences)

Repères

Connaître et comprendre :

Les grandes étapes de la construction du royaume de France.

Les moyens d’affirmation de l’autorité du roi.


Repérer les grandes étapes de la construction du royaume de France à partir de cartes.

Décrire la cérémonie du sacre.

Citer les moyens utilisés par les rois de France pour affirmer leur autorité sur leur royaume.

Nommer et situer sur une frise chronologique les dynasties royales : Capétiens, Valois, quelques rois (Philippe Auguste, etc.) et quelques grandes figures féminines (Aliénor d’Aquitaine, Blanche de Castille, etc.)

987 : élection d’Hugues Capet.

XIVe-XVe siècles : guerre de Cent Ans.

Mots-clés : dynastie, guerre, impôt, monarchie, monnaie, royaume, sacre.


3. La monarchie féodale

3.1. Un roi faible en apparence durant le premier âge féodal

Longtemps, les historien·nes ont considéré que l’Empire carolingien préfigurait l’État moderne qui s’était délité au cours du Xe siècle,. Durant cette période d’« anarchie féodale », les grands seigneurs se seraient emparé des prérogatives du pouvoir politique dans un contexte de violences et de guerres privées. Aujourd’hui, les historien·nes considèrent que l’Empire carolingien était une construction politique fragile reposant sur le soutien au pouvoir central des grandes familles qui étaient réparties sur un très vaste territoire. Les structures du pouvoir ont en réalité peu évolué, elles s’étaient seulement transmises de l’empereur aux rois puis aux princes et aux grandes familles aristocratiques. Ce morcellement correspondait peut-être mieux aux contraintes de l’époque où les conditions de déplacement des hommes et de transmission des informations étaient très aléatoires.

Dans ce contexte d’affirmation des grandes familles à la tête de principautés, le dernier roi carolingien de Francie occidentale, Louis V, mourut le 21 mai 987 lors d’un accident de chasse, sans laisser d’héritier. Le 1er juin 987, une assemblée de grands seigneurs du royaume et d’évêques réunie à Senlis élut Hugues Capet roi des Francs, pour le territoire de la Francie occidentale. Par cette élection d'un souverain n'appartenant pas à la famille carolingienne, la Francie occidentale se détacha du reste de l’Empire carolingien. Hugues Capet fut ensuite sacré roi dans la cathédrale de Noyon le dimanche 3 juillet 987, selon le cérémonial déjà mis en place par Pépin le Bref mais codifié réellement par les premiers capétiens.

Hugues Capet fonda alors une monarchie héréditaire en associant son fils aîné au trône et en le faisant sacrer de son vivant, à Noël 987. La première dynastie royale fut appelée les Capétiens, jusqu’en 1328, du fait du surnom d’Hugues Capet. Ce surnom, attribué bien plus tard au roi, venait de la moitié de cape de saint-Martin (un officier romain qui avait donné la moitié de sa cape à un miséreux, et qui avait ensuite évangélisé une bonne partie de la Gaule) qui était toujours conservée dans l’abbaye de Saint-Martin-de-Tours. Ce surnom établissait donc un lien direct entre le roi puis sa dynastie et le principal saint du royaume.

Hugues Capet repris le titre carolingien de Rex Francorum (roi des Francs) qui exprime l’exercice du pouvoir royal sur un peuple, à savoir les grands du royaume, et non sur un territoire. Ce qui primait en effet, c’étaient les relations d’homme à homme, et non pas la gestion encore très aléatoire d’un espace.

Dans cette logique dynastique, il est intéressant de s’attarder sur les noms des rois de France. Henri Ier (1031-1060) nomma son fils Philippe (1060-1108) en référence à Philippe de Macédoine, le père d’Alexandre. Cette référence prestigieuse montrait l’ambition politique du roi. Philippe 1er nomma ensuite son fils Louis (Louis VI, 1108-1137) en référence aux rois carolingiens (Louis le Pieux) et à Clovis (Ludovicus vient de Clodovicus) afin de montrer l’ancienneté de la lignée des rois de France. Dès lors, les noms de Louis (Louis VI le Gros, Louis VII le Jeune, Louis VIII le Lion, Louis IX, Louis X le Hutin) et de Philippe (Philippe II Auguste, Philippe III le Hardi, Philippe IV le Bel) s’imposèrent du XIe au XIVe siècle, au détriment de Hugues (Hugues Capet, 987-997), Robert (Robert II, 997-1031) ou Henri (Henri 1er, 1031-1060).


Le roi n’était alors le seigneur ni le plus riche ni le plus puissant du royaume. Ses revenus et son autorité directe ne s’exerçaient que sur les seigneuries qu’il possédait en propre, en tant que seigneur, et qui étaient regroupées dans ce que l’on nomme le domaine royal. Or, le domaine royal d’Hugues Capet s’étendait seulement entre Senlis et Orléans alors que les possessions de ses voisins, le comte de Champagne ou le comte de Blois, par exemple, étaient beaucoup plus étendues.

Au cours du Moyen Age, le royaume était donc constitué de deux types de territoires : d’une part le domaine royal, administré et exploité directement par le roi qui en était le seigneur, d’autre part les comtés, les duchés, etc., ne dépendant pas directement du roi qui n’y percevait aucun revenu. Mais leurs détenteurs reconnaissaient l’autorité sacrée du roi par le biais de l’hommage qu’ils lui rendaient.


Source : Duby, G. (dir.) (1978). Atlas historique. Paris : Larousse, p. 108.
Source : Duby, G. (dir.) (1978). Atlas historique. Paris : Larousse, p. 108.

Il convient toutefois de ne pas imaginer le domaine royal comme un territoire continu. La carte ci-dessous montre que le roi exerçait son autorité sur des seigneuries plus ou moins contiguës mais parfois séparées les unes des autres par des seigneuries appartenant à d’autres seigneurs.


Source : Duby, G. (1987). Histoire de France. Le Moyen Age de Hugues Capet à Jeanne d’Arc, 987-1460. Paris : Hachette, p. 177.
Source : Duby, G. (1987). Histoire de France. Le Moyen Age de Hugues Capet à Jeanne d’Arc, 987-1460. Paris : Hachette, p. 177.

Cependant, ce roi faible disposait de deux atouts essentiels.

Le roi était tout d’abord le suzerain de tous les grands seigneurs du royaume qui lui devaient hommage et qui l’assuraient ainsi de leur fidélité, en vertu de l’hommage vassalique.

Le roi se distinguait ensuite de ces grands seigneurs par le sacre et l’onction qui le mettaient au dessus des autres humains et en faisaient le détenteur d’une parcelle de pouvoir divin. Les souverains capétiens développèrent ainsi une idéologie royale, dans le prolongement de celle des Carolingiens, qui leur permit de consolider et de développer progressivement leur autorité.


Je développe ici la description du sacre royal qui est stipulée par le programme de CE2.

Le rituel du sacre fut rapidement fixé par la Capétiens. Il avait lieu dans la cathédrale de Reims, en souvenir du baptême supposé de Clovis dans cette ville.

Le roi abandonnait tout d’abord ses vêtements et revêtait la tunique de sous-diacre qui faisait de lui un homme d’Église. Il bénéficiait d’une forme d’adoubement : le grand chambrier lui attribuait les sandales, puis les éperons d’or et enfin l’épée qui faisait de lui le protecteur de l’Église. Le roi promettait par serment de défendre l’Église et de faire respecter la justice.

Dans un second temps l’archevêque de Reims lui appliquait l’onction du Saint-Chrême (l’huile sainte apportée par la colombe du Saint-Esprit le jour du baptême de Clovis). L’ampoule où se trouvait le Saint-Chrême était elle-même miraculeuse : le niveau de l’huilene baissait jamais d’un sacre à l’autre… L’archevêque prélevait le Saint-Chrême dans la Sainte-Ampoule au moyen d’une aiguille d’or et l’appliquait sur le front du roi, sur sa poitrine, sur ses épaules, ses bras, et ses mains comme pour les évêques. Le roi devenait ainsi l’oint de Dieu (signification littérale du mot « Messie ») et roi de droit divin. Dans un troisième temps, le chambrier lui tendait la tunique bleu jacinthe parsemée de fleurs de lys d’or évoquant le ciel, l’archevêque lui donnait l’anneau, signe de la dignité royale et de la foi catholique, symbole du mariage spirituel entre le roi et l’Église. Les évêques lui transmettaient enfin les insignes royaux (les regalia) : l’épée, la couronne, la main de justice et le sceptre. A l’issue d’une messe d’action de grâce, l’archevêque couronnait le roi.

Le roi était ensuite acclamé par les grands seigneurs du royaume, puis par le peuple à la sorite de l’église, comme l’était l’empereur carolingien, en mémoire de l’acclamation du général romain victorieux par ses soldats qui lui accordaient ainsi le titre de imperator.

L’Ordo ad coronandum regem et reginam Francorum, du milieu du XIIIe siècle, a fixé les différentes étapes de la journée du sacre du roi qui sont représentées par plusieurs miniatures. Ces miniatures viennent de la source suivante : Ordo ad coronandum regem et reginam Francorum. Pontifical champenois. 1240-1270. BnF. Département des Manuscrits. Latin 1246. Source

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10506563t/f100.item.zoom














Le roi revêt le costume de sous-diacre







La célébration de la messe






















































On remet au roi ses sandales et ses éperons
















L'archevêque de Reims oint le roi. On lui remet ensuite l'épée et les regalia


































Le roi prête serment

















Le roi revêt e manteau hyacinthe, il est couronné
















La reine est couronnée à son tour. Le roi est acclamé par els grands seigneurs du royaume











A partir du règne de Robert II le Pieux (997-1031), fils d’Hugues Capet, on attribua au roi des pouvoirs thaumaturgiques de guérisseur qui attestaient de son élection divine : par simple toucher des malades, le roi pouvait guérir la maladie (une adénite tuberculeuse, psychosomatique) des écrouelles. Il déclarait à cette occasion : « Le roi te touche, Dieu te guérit ». Mais il semblerait que cette cérémonie ne s’est vraiment déroulé régulièrement qu’à partir du règne de Louis IX.

3.2.1 L’extension du domaine royal : Louis VII et Philippe II Auguste


L’histoire de la monarchie capétienne dans un premier temps est celle de l’extension du domaine royal afin d’accroître les ressources et la puissance du roi, monarque féodal. En effet, le roi tirait l’essentiel de ses ressources de son domaine royal, à savoir des seigneuries qu’il possédait en propre et dans lesquelles il levait des impôts (notamment le cens) et rendait la justice.


C’est surtout lors du second âge féodal que les rois parvinrent à augmenter de manière notable la taille du domaine royal.


Louis VI le Gros (1108-1137) commença à mettre au pas les seigneurs contestataires de son propre domaine et parvint parfois à confisquer des seigneuries en Île-de-France (les sires de Montléry, de Coucy, de Puiset...). Il accorda alors des seigneuries du domaine royal en fiefs à des fidèles qui lui rendaient hommage. La gestion du domaine royal était alors confiée à des prévôts qui rendaient la justice au nom du roi et qui levaient pour le compte du roi les revenus seigneuriaux et féodaux (droits, taxes, profits de justice). Ces revenus mieux assurés permirent aux rois de se doter d’une force militaire de plus en plus importante et de mener des expéditions militaires au-delà du domaine royal, afin d’étendre la superficie de ce dernier.

Parallèlement, à partir du règne de Louis VI, la chancellerie du roi, qui gérait les documents officiels de la monarchie, occupait de plus en plus d’hommes de loi qui envoyaient les ordres du roi de plus en plus loin, y compris au sud de la Loire.


Le règne de Louis VII le Jeune (1137-1180) marqua un tournant qui vit un renforcement considérable de la puissance de la monarchie. Louis VII accéda au trône à la faveur de la mort de son frère aîné, Philippe, lors d’une chute de cheval provoquée par un cochon, rue Saint-Antoine à Paris. Sous son règne apparut le Conseil royal, constitué des proches du roi (des membres de la famille royale, des grands princes, des hommes d’Église et des hommes de lois) qui l’aidaient dans sa prise de décision. En outre, durant son règne, le nombre de prévôts qui administraient le domaine royal passa d’une vingtaine à 37 puis à une cinquantaine en 1190, au début du règne de Philippe Auguste.

Conseil présidé par Louis VII. Grandes Chroniques de France, XIVe siècle. BnF, MS Français 2813 f.211. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Conseil_présidé_par_Louis_VII_-_Français_2813.png
Conseil présidé par Louis VII. Grandes Chroniques de France, XIVe siècle. BnF, MS Français 2813 f.211. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Conseil_présidé_par_Louis_VII_-_Français_2813.png

Afin de rehausser le prestige de la fonction monarchique, Louis VII fut le premier roi de France à participer à la croisade, en 1147. Il avait beaucoup à se faire pardonner : lors d’une campagne contre le comte de Champagne, en 1143, il avait fait incendier l’église de Vitry-en-Perthois, où la population s’était rassemblée… Cette croisade fut un échec militaire mais également personnel car, durant cet épisode, la mésentente s’installa entre le roi et la reine Aliénor qui était venue avec lui en Terre sainte.

Dès son avènement en 1137, Louis VII avait en effet épousé Aliénor d’Aquitaine qui lui apporta le duché d’Aquitaine et le comté de Poitou, représentant alors presque le quart de la superficie du royaume. Mais il était précisé dans le contrat de mariage que ces terres ne seraient annexées au domaine royal et qu’Aliénor en resterait la souveraine. Cependant, Aliénor prétendit avoir découvert qu’elle était une cousine trop proche de Louis VII et qu’ils vivaient donc en état d’inceste. Des rumeurs circulèrent selon lesquelles son oncle le Comte d’Antioche l’avait séduite. Aliénor se plaignait également d’avoir épousé un moine plutôt qu’un roi. Une raison plus valable réside dans le fait qu’Aliénor avait donné naissance uniquement à deux filles. C’est pourquoi une assemblée d’évêques défit le lien matrimonial en 1152. Louis VII épousa ensuite une fille du comte de Champagne. Aliénor d’Aquitaine épousa alors Henri II Plantagenêt, comte d’Anjou, duc de Normandie, sacré roi d’Angleterre en 1154. Elle lui apporta l’Aquitaine en dot. Même si le roi d’Angleterre prêtait hommage et jurait fidélité au roi de France pour ses possessions territoriales dans le royaume de France (Normandie, Anjou, Aquitaine), il représentait un tel poids territorial qu’il constituait un danger potentiel pour le roi de France.

Une mesure importante de son règne fut la proclamation par le roi, en 1155, d’une paix générale à tout le royaume de France pour dix ans, à la demande du clergé et des grands seigneurs du royaume réunis en concile à Soissons. Jusqu’ici, la paix de Dieu était imposée aux guerriers par un évêque dans son diocèse. Désormais le roi était suffisamment puissant pour imposer la paix et l’obéissance des guerriers dans l’ensemble du royaume. Il n’était plus seulement le seigneur du domaine royal, il s’imposait comme le roi sacré, désigné par Dieu, suzerain de tout le royaume. En outre, si le roi reconnaissait les prérogatives judiciaires des grands seigneurs il se réserva le droit d’imposer sa propre justice en cas de défaillance ou de négligence de ces derniers. Concrètement, il parvint effectivement à mener des opérations militaires contre des bandes de pillards aux confins du royaume.


Document : Louis VII institue la Paix de Dieu dans tout le royaume en 1155

Moi, Louis, par la grâce de Dieu roi de France. Afin de réprimer la fièvre des méchants et d'arrêter les mains violentes des pillards, à la demande du clergé et avec l'accord du baronnage, nous décrétons la paix dans tout le royaume (...).

Par leur volonté, nous prescrivons qu'à partir de la prochaine fête de Pâques, et pour dix ans, toutes les églises du royaume et l'ensemble de leurs possessions, tous les paysans, le gros et le petit bétail également et, pour ce qui de la sécurité des chemins, tous les marchands où qu'ils se trouvent et tous les hommes quels qu'ils soient - tant qu'ils seront prêts à venir en justice devant ceux qui doivent leur rendre justice - aient absolument tous la paix et pleine sécurité. Nous avons dit en plein concile et devant tous, par le verbe royal, que nous observerions cette paix sans la briser et que, s'il s'en trouvait pour violer la paix prescrite, nous ferions justice d'eux selon notre pouvoir (...)."

Source : Louis VII, roi de France, décret de paix générale" dans : Sources d'histoire médiévale, IXe - milieu du XIVe siècle, sous la direction de G. Brunel et E. Lalou, Collection "Textes essentiels", p. 142-143. Larousse 1992.


Philippe II Auguste (1180-1223) multiplia par 4 la taille du domaine royal, ce qui lui valu son surnom (Auguste vient du latin augere, augmenter), qui faisait également référence aux empereurs romains, attribué par son biographe, le moine Rigord.

En 1180, il épousa Isabelle de Hainaut qui lui apporta l’Artois en dot. En 1185, en guerroyant contre quelques vassaux, il fit la conquête du comté d’Amiens, du Valois et d’une partie du comté du Vermandois. En 1204, il prit le duché de Normandie au roi d’Angleterre Jean (que nous appelons en France Jean sans Terre depuis que le roi de France lui a pris la Normandie), sous prétexte que ce vassal était félon et avait manqué à ses devoirs envers le roi de France, son suzerain. Le dimanche 27 juillet 1214, Philippe Auguste battit à Bouvines, près de Lille, une coalition soutenue officieusement par le roi Jean sans Terre et dirigée par l’empereur de Germanie Otton IV et les comtes Renaud de Boulogne et Ferrand de Flandres. Ces deux derniers étaient des vassaux félons qui avaient reporté leur hommage du roi de France au roi d’Angleterre. A l’issue de la bataille, ils furent emprisonnés pour plusieurs années.


Parallèlement, il renforça son autorité dans le midi toulousain en débutant la « croisade des Albigeois » contre ce qui était considéré à l’époque comme l’hérésie cathare. Il participa également à la troisième croisade en 1191, en compagnie du roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion. Le but était de reprendre Jérusalem des mains de Saladin qui s’en était emparé en 1187. Cet objectif ne fut pas atteint. Après avoir contribué à la prise de Saint-Jean d’Acre, Philippe Auguste rentra en France, laissant Richard guerroyer inutilement en Terre sainte. 

Source : Duby, G. (1987). Histoire de France. Le Moyen Age de Hugues Capet à Jeanne d’Arc, 987-1460. Paris : Hachette, p. 177
Source : Duby, G. (1987). Histoire de France. Le Moyen Age de Hugues Capet à Jeanne d’Arc, 987-1460. Paris : Hachette, p. 177

La carte montre l’accroissement de la taille du domaine royal, en noir sur la carte, entre le début du règne de Philippe Auguste (1180) et sa mort (1223).

Les ressources du roi augmentèrent considérablement grâce à ces acquisitions territoriales et à l’extension du domaine royal. Elles augmentèrent également grâce à une administration plus rationnelle du domaine royal. Philippe Auguste institua les baillis (appelés sénéchaux dans le sud de la France), au nombre de douze au départ, qu’il envoya en mission pour rendre la justice au nom du roi et pour contrôler les prévôts qui administraient plus ou moins bien une zone précise du domaine royal. En effet, les prévôts n’étaient pas rémunérés par la concession d’un fief mais par l’intéressement sur les impôts qu’ils levaient. Cela devait les inciter à lever le plus d’impôts possibles mais pouvait également donner lieu à des malversations ou des détournements de leur part. Progressivement, après le règne de Philippe Auguste, les prévôtés furent regroupées dans des bailliages fixés sur le plan territorial qui représentaient à peu près la taille d’un département actuel. Les baillis rendaient la justice au nom du roi et géraient la levée des impôts seigneuriaux.

Au-delà du domaine royal, Philippe Auguste contraignit les ducs et les comtes qui étaient ses vassaux à se reconnaître comme justiciables de la cour du roi. La sanction qu’ils pouvaient encourir en cas de manquement à leurs obligations était la commise de leur fief (confiscation) qui viendrait grossir le domaine royal. C’est ainsi qu’il a justifié la confiscation de la Normandie à Jean Sans Terre en 1204.

Au cours de son règne, la titulature de Philippe Auguste évolua. De Rex Francorum, il se proclama progressivement Rex Franciae. En effet, son domaine royal était tellement étendu que Philippe Auguste pouvaient s’affirmer non plus seulement le roi des Francs, dont l’autorité dépendait de liens d’homme à homme, mais également le roi qui domine le territoire des Francs.


3.2.2 L’affaire des mariages de Philippe Auguste

Philippe Auguste se maria à trois reprises. L’histoire de ces mariages permet de comprendre la logique des stratégies matrimoniales au cours de la période féodale.

En avril 1180, il épousa Isabelle de Hainaut, descendante de Charlemagne et nièce du puissant comte de Flandre, qui n’avait alors que 14 ans. Elle lui apporta l’Artois en dot, ce qui permit d’étendre le domaine royal jusqu’à la Mer du Nord. Elle mourut en couches en 1190, en lui laissait un seul fils, le futur Louis VIII, de santé fragile.

Il épousa alors Ingeburge (Ingeborg) de Danemark, âgée de 18 ans, la sœur du roi Knut VI, le 14 août 1193. Ce mariage visait à éviter que le roi d’Angleterre, Richard Cœur de Lion, ne mette la main sur cette jeune femme et n’attire le Danemark dans son orbite. Cependant, le lendemain de la nuit de noces, Philippe Auguste décida de la répudier. Ingeburge refusa et le roi la fit enfermer dans divers couvents et prisons jusqu’en 1213. De nombreuses explications plus ou moins fantaisistes ont été formulées pour rendre compte de cette décision. Le moine Rigord écrivit que le roi aurait été « victime d’une défaillance attribuée à des sortilèges » durant la nuit de noces. Les Anglais prétendirent que le roi avait conçu un dégoût immédiat pour sa jeune épouse. Pourtant, il lui rendit visite à plusieurs reprises dans ses prisons et un fils résulta de ces visites. Les historiens français prétendirent de leur côté que, le Danemark ayant renoncé à attaquer l’Angleterre, cette alliance et ce mariage ne présentaient plus aucun intérêt aux yeux du roi. Le mariage fut reconnu comme nul et non consommé grâce à la complaisance de l’archevêque de Reims.

Le roi épousa alors Agnès de Méranie, jeune noble bavaroise, en juin 1196. Cependant, le pape Innocent III, élu en 1198 et souhaitant affirmer son autorité, refusa l’annulation du mariage avec Ingeburge et il enjoignit à Philippe Auguste de renvoyer Agnès de Méranie. Devant le refus d’obtempérer du roi (il semblerait qu’il était amoureux d’Agnès) le pape jeta l’interdit sur le royaume en 1200. Cette sanction était très lourde : elle interdisait l’administration de tout sacrement dans le royaume (baptême, mariage, extrême onction, eucharistie). Le roi parvint à faire lever rapidement cet interdit, mais il resta auprès Agnès de Méranie. Il était alors considéré comme bigame. Agnès de Méranie mourut en couches en 1201 après avoir donné naissance à Marie et Philippe, reconnus comme héritiers du roi par le pape, qui fit ainsi preuve de mansuétude. En effet, il reconnut deux enfants nés en situation d’adultère. C’est seulement en 1213, au bout de vingt ans d’enfermement, que Philippe Auguste consentit à restituer à Ingeburge son statut de reine et d’épouse.

Cette triste et lamentable histoire montre la dimension politique des mariages princiers : ils devaient permettre d’obtenir de nouvelles possessions territoriale, de conclure des alliances diplomatiques et militaires et d’assurer la naissance d’héritiers mâles pour perpétuer la dynastie. Cette logique se retrouvait également dans les familles aristocratiques moins importantes. On voit également que les femmes mourraient fréquemment lors des accouchements.


3.2.3 La centralisation administrative : Louis IX et Philippe le Bel


Dans un second temps, après le second âge féodal, l’histoire de la monarchie capétienne devint celle d’une centralisation administrative et de l’extension du contrôle du territoire du royaume au delà du domaine royal.

Louis IX (Saint-Louis, 1226-1270) se consacra principalement au renforcement de l’administration du domaine royal et du royaume. Il jeta ainsi les bases d’un État moderne qui ne reposait plus seulement sur les liens personnels de vassalité avec les grands seigneurs du royaume, mais sur un ensemble d’institutions peuplées par des juristes professionnels.

La montée en puissance de l’administration monarchique est attestée par le nombre des actes royaux émis par la chancellerie royale et conservés jusqu’à nos jours : 96 pour le règne de Louis VI, 197 pour le règne de Louis VII, 701 pour le règne de Philippe Auguste, 1 900 pour le règne de Louis IX. De féodale, la monarchie devint administrative au cours du XIIIe siècle.

Par la Grande ordonnance de 1254, le roi renforça son contrôle sur les prévôts et les baillis qui administraient le domaine royal. Il leur ordonna de rendre la justice à tous les justiciables sans distinction de richesse ou de statut, et de ne pas faire payer d’amendes sans jugement. Louis IX commença ainsi à disposer d’un personnel mieux payé, moins corrompu, plus compétent et dévoué au service de l’État. Surtout, le texte de la Grande ordonnance signale des personnels au service exclusif du roi, hors de toute logique de vassalité envers un autre seigneur. Enfin, si le roi prit la peine de détailler tout ce qui est interdit aux prévôts et aux baillis, c’est sans doute parce que ces derniers commettaient jusqu’à présent tous ces méfaits.


Document : La Grande ordonnance de Louis IX sur l’administration du royaume (1254) (extraits)

Nous Louis, par la grâce de Dieu roi de France, établissons que tous nos baillis, vicomtes, prévôts, maires et tous autres, en quelque affaire que ce soit, et en quelque office que ce soit, fassent serment que, tant qu’ils seront en office ou en fonction de baillis, ils rendront justice à chacun sans exception, aux pauvres comme aux riches, à l’étranger comme au familier, etqu’ils respecteront les us et coutumes qui sont bonnes et qui ont fait leurs preuves. Et s’il arrive que les baillis, ou les vicomtes ou autres, comme sergents ou forestiers, agissent contre leurs serments, et qu’ils en soient convaincus, nous voulons qu’ils en soient punis en leurs biens et en leurs personnes si le méfait est suffisant, et les baillis seront punis par nous, et les autres par les baillis. Les prévôts, les baillis et les sergents jureront de garder loyalement nos rentes et nos droits, et ne pas supporter que nos droits soient supprimés ou amenuisés ; et ils jureront en outre de ne prendre ou recevoir ni par eux-mêmes ni par d’autres ni or, ni argent, ni bénéfice par en-dessous, ni d’autres choses, si ce n’est de la nourriture, du pain et du vin, jusqu’à la valeur de dix sous et pas au-delà. (…). Et ils jureront encore de ne recevoir aucun cadeau quel qu’il soit, d’homme appartenant à leur baillie, ni d’autres qui ont cause ou plaident devant eux (…).

Et ils promettront et jureront que s’ils apprennent qu’un officier, sergent ou prévôt est déloyal, rapineur, usurier, ou empli d’autres vices à cause desquels ils doivent abandonner le service royal, ils ne les soutiendront nullement à cause de cadeaux ou de promesses qui leur auraient été faites, par bienveillance ou d’autres raisons, mais ils les puniront et jugeront en toute bonne foi (...).

Nous voulons et établissons que tous nos prévôts et nos baillis se retiennent de proférer des jurons contre Dieu, Notre-Dame et tous les saints et se tiennent éloignés des jeux des dés et des tavernes. Nous voulons que la fabrication des dés soit défendue dans tout notre royaume et que les « folles femmes » soient jetées hors des maisons ; et quiconque louera une maison à une « folle femme » devra donner au prévôt ou bailli le loyer de la maisons pendant un an (…).

Nous établissons qu’aucun de nos baillis ne lève des amendes pour dettes de nos sujets, ou pour malfaçon, si ce n’est en assemblée plénière devant laquelle la dette soit jugée et estimée, et avec le conseil de bonnes gens (…). Nous défendons que les baillis, maires ou prévôts ne contraignent par des menaces, par la peur ou autre contrainte, nos sujets à payer des amendes, ni ne les accusent sans raisons valables (…).

Source : Joinville, Histoire de Saint Louis, éd. N. De Wailly, 1869, p. 383-389 ; adapté de l’ancien français et cité par Brunel, G. et Lalou, E. (dir.) (1992). Sources d’histoire médiévale IXe – milieu du XIVe siècle. Paris : Larousse, p. 728-730.


Dans l’esprit du roi, si la justice royale était correctement rendue et si les sujets se conduisaient mieux (le texte montre que le blasphème était également interdit, ainsi que les jeux d’argent et de hasard et la prostitution), alors le roi pourrait contribuer au salut de leur âme. A l’époque, il n’existait pas de distinction entre l’exercice du pouvoir politique et les impératifs liés à la religion.


Louis IX imposa également son autorité sur le reste du royaume. Au milieu du XIIIe siècle, l’autorité du roi ne s’imposait plus seulement à ses vassaux directs et aux sujets vivant dans le domaine royal, mais aussi à tous ses sujets du royaume. Désormais, l’empereur et le pape n'étaient plus considérés comme les supérieurs du roi et la chancellerie royale de Louis IX commença à présenter le roi comme « empereur en son royaume » (sans supérieur, sauf Dieu). L’autorité du roi se manifestait surtout par l’exercice de la justice. Par la justice, le roi pouvait concurrencer la justice exercée traditionnellement par les seigneurs dans leurs seigneuries, il exerçait ainsi une autorité visible sur ses sujets, et il tirait des bénéfices du paiement des amendes. Il dépêcha donc dans le royaume des envoyés qui contrôlaient l’exercice de la justice par les seigneurs locaux. La justice du roi devint alors une forme de justice d’appel aux justices seigneuriales et s’imposa progressivement hors du domaine royal, au-dessus des justices seigneuriales. A cet effet, Louis IX renforça les compétences du Parlement, qui était une cour de justice royale où les juristes professionnels devinrent plus nombreux que les grands seigneurs.

L’épisode de la condamnation du sire de Coucy est un exemple célèbre de la manière dont Louis IX fit de la justice royale une justice d’appel de la justice seigneuriale et imposa son autorité aux seigneurs qui ne se trouvaient pas dans le domaine royal. L’histoire raconte que le sire de Coucy fit pendre trois jeunes nobles qui avaient été pris en train de chasser sur ses terres. Même si la mesure était brutale, elle rentrait dans les attributions d’un seigneur. Louis IX décida cependant de le juger et de la condamner à mort. L’entourage du roi parvint à le faire changer d’avis et à transformer cette peine en une forte amende. Cet épisode montre que la cour du roi était alors en train de devenir l’organe judiciaire suprême du royaume, une justice d’appel au-dessus des justices seigneuriales.

Saint Louis condamne le sire Enguerrand de Coucy pour avoir fait pendre trois jeunes nobles. Enluminure du manuscrit du chroniqueur Guillaume de Saint-Pathus, Vie et miracles de saint Louis, XIVe siècle, Bibliothèque nationale de France, Français 5716, folio 245 verso
Saint Louis condamne le sire Enguerrand de Coucy pour avoir fait pendre trois jeunes nobles. Enluminure du manuscrit du chroniqueur Guillaume de Saint-Pathus, Vie et miracles de saint Louis, XIVe siècle, Bibliothèque nationale de France, Français 5716, folio 245 verso

Une autre mesure essentielle concerne la monnaie. Au Moyen Age, chaque grand seigneur possédait un atelier de frappe monétaire et émettait des pièces qui avaient cours sur ses terres. Si des marchands voulaient acheter ou vendre des produits dans une autre province, ils étaient obligés de changer leur monnaie en changeant de province. De même, la monnaie royale ne circulait que dans le domaine royal.

En 1263 puis en 1265, deux ordonnances du roi instaurèrent le privilège de la monnaie royale de circuler dans tout le royaume tout en autorisant la circulation locale des monnaies locales. Cette mesure, extraordinaire à l’époque, montre que la richesse et l’autorité du roi étaient désormais reconnues dans tout le royaume et pas seulement dans le domaine royal.

La décision de créer cet écu d’or marquait la puissance du roi et sa supériorité financière sur tous les autres grands seigneurs du royaume. Par la suite, des ordonnances instaurèrent deux monnaies, le gros tournois (frappé à Tours) en argent et l’écu d’or. L’écu d’or fut nommé ainsi car, sur son avers, figurait l’écu (le bouclier) du roi orné de fleurs de lys. Sa valeur élevée le destinait au grand commerce international. Cette monnaie, symbole de la richesse de Saint-Louis, resta célèbre.

Écu d’or de Louis IX d’un poids de 4,04 gramme d’or (1266). BNF.
Écu d’or de Louis IX d’un poids de 4,04 gramme d’or (1266). BNF.

Description : Avers : écu semé de six fleurs de lys dans un polylobe. Inscription : LVDOVICVS DEI GRACIA FRANCOR REX (Louis par la grâce de Dieu roi des Francs)

Description : Revers : croix grecque aux bras fleuronnés et fleurs de lys. Inscription : XPC VINCIT XPC REGNAT XPC IMPERAT (Christ vainc, Christ règne, Christ commande)


En outre, Louis IX exploita la religion pour justifier et légitimer ce pouvoir croissant. Il mit en scène son genre de vie qui suivait l’idéal évangélique. En effet, il se livrait fréquemment à des exercices de piété (prières et messes fréquentes), il s’efforçait d’imiter la vie du Jésus lors de certaines fêtes religieuses (il lavait les pieds des mendiants, il offrait à manger aux pauvres lors du Jeudi-Saint, etc.).

Louis IX acquit également des reliques d’une grande valeur. Il acheta à l’empereur de Constantinople Baudouin II une partie de la couronne en épines du Christ (la relique la plus précieuse qui soit car elle était le modèle de la couronne royale, établissant une correspondance entre le Christ et le roi), une partie de la Vraie Croix, la Sainte-Éponge et le fer de la Sainte-Lance, un fragment du Saint-Suaire (je ne ferai pas de commentaires sur la potentielle réalité de ces reliques). Pour héberger ces reliques, il fit construire la Sainte-Chapelle située dans l’enceinte du palais royal sur l’île de la cité (aujourd’hui dans l’enceinte de la préfecture de police de Paris). Elle fut consacrée en 1248. Cette très belle église gothique, dont les murs sont remplacés par des vitraux, permettait d’associer étroitement et au quotidien le pouvoir royal à la religion, le roi à Jésus. Le roi se trouvait ainsi au contact quotidien des reliques de la Passion du Christ. Il convient également de rappeler que la Sainte-Chapelle, l’église du roi, se trouve à peu près en face de Notre-Dame de Paris, l’église de l’évêque.


Louis IX prit également des mesures contre les juifs, considérés comme un peuple déicide. A plusieurs reprises, il interdit les prêts usuraires consentis par les juifs et permit à leurs clients de ne pas rembourser leurs dettes. En 1240, des exemplaires du Talmud, considéré comme un livre infâme, furent brûlés en place de Grève à Paris. En 1269, il obligea les juifs à porter la rouelle, une marque jaune cousue sur la poitrine et le dos, afin que l’on puisse les reconnaître. Il semblerait que ces mesures discriminatoires, de sinistre mémoire pour nous aujourd’hui, relevaient, dans l’esprit de Louis IX et de l’époque, d’une volonté de conversion des juifs à la religion catholique.

En 1248, à la suite d’un vœu formulé alors qu’il était gravement malade, Louis IX embarqua à Aigues-Mortes pour accomplir la 7eme croisade (1248-1254). L’expédition se dirigea vers Chypre pour se ravitailler, puis vers l’Égypte. Il était en effet trop difficile d’attaquer directement la Terre Sainte : la conquête de l’Égypte semblait pouvoir ouvrir ensuite la voie vers la Terre Sainte. Rien ne se passa comme prévu. Le roi fut capturé puis libéré contre une forte rançon.

Malgré cet échec cinglant, Louis IX décida de repartir en croisade. En 1270, la 8eme croisade se dirigea cette fois vers la Tunisie qui devait elle aussi servir de base pour la reconquête de la Terre sainte, par une stratégie que nous qualifierions de périphérique. Mais une épidémie ravagea le camp des croisés et Louis IX décéda à Carthage le 25 août 1270. Le 25 août devint ensuite le jour de la Saint-Louis. Les entrailles et le cœur du roi furent enterrés dans la cathédrale de Monreale à Palerme, capitale du royaume de Charles d’Anjou, un frère du roi. Le corps fut ébouillanté afin de séparer les chairs du squelette. Ce dernier fut ramené en France et inhumé dans la basilique de Saint-Denis, le 23 mai 1271.

Cela permit à son petit fils, Philippe IV le Bel, d’inciter le pape (un peu sous la contrainte) à canoniser Louis IX en 1297. La monarchie française, comptant désormais un saint dans ses rangs, y gagna un immense prestige.


Son successeur, Philippe III le Hardi (1270-1285), annexa le Comté de Toulouse au domaine royal, à l’issue de la Croisade des Albigeois. La justice royale pouvait s’exercer désormais sur tout le royaume.


Philippe IV le Bel (1285-1314) poursuivit cette œuvre centralisatrice. Sous son règne, la France abandonna ses traditions féodales pour devenir un État avec une administration moderne. Le roi s’entoura de légistes issus de la petite noblesse (Guillaume de Nogaret, Philippe de Marigny) qui avaient suivi des études de droit. La cour du roi fut divisée en administrations spécialisées dirigées par ces techniciens du droit : le Grand conseil regroupait un petit nombre de conseillers du roi pour les affaires politiques, la Chambre des comptes gérait le prélèvement des impôts et des taxes, et le Parlement exerçait la justice au nom du roi dans le royaume. Le roi s’affirma de plus en plus comme « empereur en son royaume » : il n’était plus un roi féodal mais un roi indépendant qui imposait son pouvoir à l’ensemble de ses sujets (petits et grands) y compris à ceux qui ne vivaient pas dans le domaine royal.

Le règne de Philippe le Bel fut cependant marqué par les difficultés financières. Entre 1297 et 1304, il mena des guerres contre le comte de Flandre qui avait rompu son hommage envers lui pour se rallier au roi d’Angleterre, puis contre les villes flamandes révoltées (Lille, Courtrai, Bruges, etc.). Le financement de ces guerres mirent à mal les finances du royaume. Le roi fit diminuer le poids en métal précieux des pièces de monnaie par rapport à leur valeur nominale (cela permettait de fabriquer un nombre supérieur de pièces avec la même quantité d’or ou d’argent) et y gagna le surnom de « roi faux monnayeur ». Mais la guerre devint surtout le prétexte à lever des impôts sur l’ensemble du royaume, et pas seulement sur le domaine royal. A cet effet, il institua la réunion régulière des représentants du clergé de la noblesse et du tiers-état, que l’on nommera plus tard les États généraux, pour leur demander la création de nouveaux impôts.

Mais pour abonder les finances du royaume, il eut également recours à la confiscation des biens des Templiers, des marchands italiens et des marchands juifs. Ces derniers furent bannis du royaume, et leurs biens confisqués, en 1289, 1306 et 1315. Ils furent définitivement expulsés du royaume par Charles VI en 1394 et se réfugièrent dans les périphéries, en Alsace, en Lorraine, en Savoie et en Avignon où ils étaient protégés par le pape.



4. La Guerre de Cent ans (1337-1453)

4.1. Les causes multiples de la guerre

Il n’est pas question de détailler ici le déroulement de la Guerre de Cent ans. Nous n’en verrons que quelques aspects.


Si la guerre dura aussi longtemps, c’est parce qu’elle servait les intérêts de plusieurs catégories de la population et notamment la noblesse.

La fin du XIIIe siècle vit un retournement de conjoncture. La population continuait de croître alors que tous les terroirs étaient cultivés. La superficie des tenures se réduisait car il fallait fournir des terres cultivables à une plus grand nombre de paysans. La production agricole ne suffisait plus à pourvoir aux besoins de l’ensemble de la population et les famines refirent leur apparition au début du XIVe siècle. L’affaiblissement général de la population rendit celle-ci vulnérable aux épidémies de peste, à partir du premier épisode de la Peste noire, aux alentours de 1348, qui décima peut-être le tiers de la population du royaume. De nombreux épisodes de peste intervinrent tout au long du siècle.

Les revenus des seigneurs se réduisirent en même temps que la réduction de la superficie des tenures et du montant des impôts dont les paysans pouvaient s’acquitter. La guerre offrait des occasions de pillage des campagnes et d’extorsion de rançons des chevaliers capturés lors des batailles, ce qui compensait les pertes de revenu.

Parallèlement, la guerre offrit de nombreuses occasions de renforcer l’administration royale.


Enfin des causes politiques et dynastiques expliquent le déclenchement et le déroulement de la guerre.

Comme nous l’avons vu, Aliénor d’Aquitaine épousa épousa Henri II Plantagenêt, comte d’Anjou, duc d’Aquitaine et roi d’Angleterre à partir de 1154. Dès lors, le roi d’Angleterre devait, à contrecœur, prêter hommage au roi de France pour ses possessions dans le royaume de France.


Mais la crise se noua après les règnes successifs des trois fils de Philippe IV le Bel tous décédés sans descendance mâle : Louis X le Hutin (1314-1316) dont le fils posthume, Jean 1er le Posthume, mourut cinq jours après sa naissance ; Philippe V (1316-1322) puis Charles IV (1322-1328). Certes, Louis X avait également une fille, Jeanne. Philippe V réalisa un coup d’État pour écarter Jeanne du trône et pour prendre le pouvoir à sa place. Le troisième frère, Charles IV écarta lui aussi Jeanne pour accéder au trône. C’est à cette époque que l’on inventa un article attribué faussement à la loi Salique (du nom de la tribu des Francs saliens du VIe siècle) interdisant aux femmes l’accès au trône de France. Cette invention permit d’écarter Jeanne du trône de France mais aussi de combattre les prétentions au trône du roi d’Angleterre Édouard III qui était le fils de la fille du roi Philippe le Bel.



En 1328, deux hommes pouvaient prétendre au trône de France après la mort du dernier fils de Philippe le Bel : Édouard III, petit-fils de Philippe le Bel et donc son plus proche héritier mâle et Philippe, duc de Valois, neveu de Philippe le Bel. Une assemblée, prenant le prétexte de la loi salique, prétendant qu’on ne pouvait hériter du trône par filiation maternelle et peu désireuse de voir le royaume passer sous l’autorité du roi d’Angleterre, rejeta la candidature d’Édouard III et désigna alors comme roi de France Philippe de Valois, devenant alors Philippe VI de Valois (1328-1350).

Cet épisode marque la fin de la dynastie des Capétiens et le début de la dynastie des Valois, jusqu’à la mort de Henri III en 1589.


La Guerre de Cent ans commence officiellement par la confiscation par le roi des terres d’Édouard III dans le royaume de France en 1337.

L’armée française fut battue par les Anglais à Crécy en 1346.

Le roi Jean II le Bon (1350-1364) fut capturé lors de la bataille de Poitiers en 1356. Pour sa libération, il dut s’acquitter d’une énorme rançon et rendre au roi d’Angleterre les terres qui lui appartenaient sur le continent. Durant la captivité du roi en Angleterre, des révoltes éclatèrent : une révolte paysanne et antiseigneuriale dans le nord de l’Île-de-France, la Grande Jacquerie (un Jacques = un paysan), en 1358 ; la révolte de la bourgeoisie parisienne contre le poids de la fiscalité royale et pour une modification de la pratique du pouvoir, derrière le prévôt des marchands Étienne Marcel.

Le roi Charles V le Sage (1364-1380) redressa la situation du royaume.Très cultivé (d’où son surnom), il collectionnait les manuscrits, fonda la Bibliothèque royale et fit construire la forteresse de la Bastille. Il réorganisa l’armée et l’administration et avec l’aide de chefs de guerre tels que Bertrand du Guesclin, il lutta contre les Grandes compagnies, des bandes de mercenaires qui ravageaient les campagnes quand elles n’étaient pas employées par le camp français ou le camp anglais, et il reprit la plus grande partie des possessions anglaises sur le continent.

Le roi Charles VI le Fol (1380-1422) devint fou à partir de 1392. Cet affaiblissement soudain de l’autorité royale provoqua une guerre civile entre les princes du royaume qui voulaient contrôler l’exercice du pouvoir royal. Les uns se regroupèrent dans le camp des Armagnacs, derrière Louis d’Orléans, le frère du roi soutenu par les seigneurs du sud-ouest (d’où leur nom), et les autres dans le camp des Bourguignons, derrière le duc de Bourgogne Philippe le Hardi puis son fils Jean sans Peur, favorables à l’Angleterre. Le 25 octobre 1415, l’armée du roi Henri V d’Angleterre battit à plates coutures l’armée française (en fait l’armée des Armagnacs) à Azincourt, près de Lille : les archers anglais massacrèrent les chevaliers français. Cette défaite mena au traité de Troyes de 1420 : le fils de Charles VI (le futur Charles VII) fut déshérité. Lorsque le roi Charles VI disparaîtrait, le trône serait attribué au roi d’Angleterre.

A la mort de Charles VI, Charles VII (1422-1461) se proclama cependant roi de France. Le royaume était alors divisé entre les territoires contrôlés par les Bourguignons et les Anglais et les territoires sous l’autorité de Charles VII, surnommé le « roi de Bourges », le lieu de sa résidence. Le pouvoir du roi Charles VII était contestable car il n’était pas sacré. Reims lui était inaccessible car se trouvait aux mains des Bourguignons.



Une jeune bergère lorraine, Jeanne d’Arc, se parvint à la cour du roi au château de Chinon en 1429. Elle se présenta comme envoyée de Dieu et investie de la mission de « bouter les Anglais hors de France ». Elle reprit Orléans aux Anglais. La victoire de Patay lui ouvrit ensuite la route de Reims où elle conduisit le roi à Reims pour le faire sacrer. En rétablissant la légitimité de Charles VII, elle réduisait à néant les prétentions du roi d’Angleterre Henri VI sur le trône de France. Dès lors, Charles VII n’avait plus besoin de Jeanne et il l’abandonna (c'est classique : les hommes de pouvoir n'aiment pas être redevables). Jeanne échoua devant Paris puis fut capturée à Compiègne par les Bourguignons qui la livrèrent aux Anglais. Son procès se tint à Rouen et elle fut condamnée au bûcher et brulée vive le 30 mai 1431. 

Fort de sa légitimité gagnée par le sacre, Charles VII parvint à mettre fin à la guerre civile qui opposait les Armagnacs et les Bourguignons puis à chasser les Anglais de l’Aquitaine en 1453. Cette date marque officiellement la fin de la Guerre de Cents ans.

Ci-dessous un dessin qui est censé représenter Jeanne d’Arc. L’historienne Claude Gauvard a montré que ce dessin n’était en rien réaliste. Comme Jeanne d’Arc était considérée comme une hérétique et une ribaude (une putain), l’auteur du dessin a dessiné une femme aux cheveux dénoués et à la poitrine généreuse, conformément aux stéréotypes sur les femmes de mauvaise vie.

Représentation de Jeanne d'Arc dans un registre du Parlement de Paris par le greffier Clément de Fauquembergue, Paris, Archives nationales, 10 mai 1429 
Représentation de Jeanne d'Arc dans un registre du Parlement de Paris par le greffier Clément de Fauquembergue, Paris, Archives nationales, 10 mai 1429 

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Joan_parliament_of_paris.jpg





 
 
 

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